Saucisse Emile

Au détour d’une conversation ma mère me dit: « Après notre week-end avec les untels, nous allons à St Martin pour Saucisse Emile ». Quid me direz-vous?

Pour les non-initiés, cette phrase peut sembler sybilline. Mais dans notre famille, c’est très clair, cela signifie aller à la cérémonie de commémoration du 11 novembre. Figure en effet aux monuments aux morts de notre village familial un dénommé Emile Saucisse qui, le pauvre, devait déjà souffrir toutes sortes de sobriquets de son vivant. Et chaque année, le maire appelle les noms des soldats tombés au champ d’honneur jusqu’à… « Saucisse Emile ». Et la foule des grands jours de fête de village de répondre « Mort pour la France! » en une incantation toute républicaine, sauf ceux qui sont immanquablement pris d’un fou rire idiot chaque année.

« Mort pour la France! » Cette phrase fait vibrer chaque fibre patriotique en soi, résonner la France éternelle de Clovis, Louis XIV et Napoléon; la France des livres d’Histoire, la France de La Fontaine, Balzac et Hugo; la France que je veux transmettre à mes enfants, celle qui coule dans mes veines. Il y a cent ans, ils sont des centaines de milliers de jeunes hommes à y être aller pour l’Alsace et la Lorraine et à n’être jamais rentrés, reposant désormais sous une croix blanche d’un « no man’s land ». « Morts pour la France, l’Allemagne, l’Angleterre… ». Et trente ans plus tard, ils y sont retournés pour la liberté, contre les fascismes.

Grâce à Dieu, nous sommes une génération qui n’a pas connu la guerre; une génération, pour mon mari allemand, qui n’a même pas connu la honte de la guerre. Et pourtant si nous étions nés un siècle plus tôt, nous ne nous serions probablement jamais connus, jamais aimés. Et si nous étions nés 70 ans plus tôt, Iñaki aurait peut-être porté le manteau vert-de-gris que je lui ai vu une fois et qui a suffit à me donner la chaire de poule. Et si nous nous étions aimés malgré tout, j’aurais été tondue en place publique à la Libération et mes enfants auraient porté toute leur vie la honte des bâtards mal-nés. Nous n’aurions jamais connu le bonheur des familles ordinaires.

Grâce à Dieu, donc, le temps a passé, nos nations ne se haïssent plus, mieux elles construisent ensemble une Europe que l’on peut critiquer à bien des égards mais qui a déjà le mérite d’exister. Et je suis confiante: je sais que les peuples construisent et tissent en parallèle ce que leurs dirigeants ne veulent pas encore reconnaître. J’ai confiance qu’un jour nos enfants porteront cette Europe de paix dans leur veines.

Mais pour qu’ils l’incarnent, pour qu’ils soient toujours des signes vivants de paix, il nous faut nous souvenir de Saucisse Emile et de tous ses congénères qui sont « morts pour la France, morts pour l’Allemagne, morts pour l’Angleterre », il y a de ça 101 ans.

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