Doit-on facturer nos services de mères?

Depuis quelques semaines des parents allemands mécontens ont lancé le hashtag #CoronaEltern (Parents Covid). Ces parents se retrouvent depuis le début de la pandémie à faire face à toutes les tâches de leur foyer mais également à devoir enseigner à la maison, occuper les plus petits tout cela en étant en télé-travail. Mission impossible que de devoir s'occuper des enfants 12h par jour, travailler 8h par jour et caser les activités connexes dans les heures de la journée qui ne restent pas si on veut encore dormir quelques heures. Beaucoup ont mis en place un rythme pour pouvoir travailler pendant que les enfants dorment et se lèvent donc très tôt ou se couchent très tard. Résultat, ils sont épuisés.

Et comme les choses ne bougent pas vraiment ou très peu et que les enfants ne vont retourner que quelques heures à l'école ou à la crèche par semaine d'ici les vacances d'été dans le meilleur des cas, certaines mères ont fait le calcul du montant des services qui devraient être assurés par l'Etat comme l'Education et qu'elles se retrouvent obligées d'assumer.​ Ce mouvement est rassemblé autour du hashtag #CoronaElternRechnenAb ou "les parents Covid présentent leur facture" lancé par Karin Hartman et Mareice Kaiser.

​Pourquoi les mères sont-elles en première ligne dans ce combat? Tout simplement parce qu'une fois encore, ce sont elles majoritairement qui montent au créneau notamment pour préserver en priorité l'emploi de leur conjoint qui reste en général le plus gros salaire du couple. En effet, même si le taux d'emploi des femmes en Allemagne est plus élevé qu'en France (66% contre 60%), l'emploi des mères est en revanche beaucoup plus faible: seul un tiers des mères d'un enfant de moins de 3 ans travaille et la moitié des mères travaille à temps partiel. C'est donc "naturellement" d'elles qu'on attend la prise en charge ​du surplus de travail.

La crise que nous traversons met en évidence de façon criante le fait que la société n'est pas aussi égalitaire qu'on avait fait semblant de le croire. Bien nombreuses sont celles, françaises ou allemandes, qui ont eu l'impression de faire un bon dans le passé ​au cours des derniers mois et de se retrouver dans les années 50 à gérer la logistique de la maison, la classe, les ​tutos bricolages pour les petits ​et à passer pour ​une grosse flémarde auprès de leur équipe parce qu'elles n'avaient toujours pas clôturé le dossier "Müller".

Ce constat doit nous pousser à ​une réflexion à deux niveaux:

  • ​dans la sphère privée:​ une conversation cartes sur table s'impose certainement dans ​les couples qui ont constaté un déséquilibre pendant le confinement. Celui-ci est probablement le révélateur d'un déséquilibre latent​ de l'organisation des tâches au sein du foyer en temps normal. 
  • ​dans la sphère publique: l'égalité femmes-hommes est de toute évidence loin d'être acquise et les politiques mises en place jusque-là s'avèrent au mieux volontaristes ​et au pire insuffisantes.
L'égalité femmes-hommes est de toute évidence loin d'être acquise et les politiques mises en place jusque-là s'avèrent au mieux volontaristes ​et au pire insuffisantes.

La question qui découle de ce débat est bien sûr celle de la rémunération du travail effectué au sein du foyer. Doit-on comme ces mères allemandes le suggèrent, rémunérer les mères qui ont pris en charge ces tâches ​et mettre en place une allocation corona? Devrions-nous toutes présenter nos factures à l'Etat? ​Ou devons-nous à nouveau débattre de la rémunération du travail au foyer?

Le "care" est un sujet récurrent du féminisme qui pose le problème de la quantification monétaire du travail inhérent à toute famille. C'est ce qui avait fait poussé des cris d'orfraie aux pourfendeurs de la "Herdprämie" (= prime ​vivement débattue ​en 2012 en Allemagne pour rémunérer les femmes au foyer) qui est à nouveau débattu aujourd'hui: doit-on ​accorder un salaire aux femmes et ​aux hommes au foyer? ​

La question n'est-elle pas mal posée? N'y en a-t'il pas une préalable à celle-ci: le travail que nous effectuons pères et mères dans nos foyers ne relève-t-il pas plutôt du don de soi pour ceux que l'on aime? Or il serait dangereux de remettre en question la gratuité de ce don. Sinon c'est à nos enfants que nous allons présenter la facture dans quelques années!

​Le travail que nous effectuons, pères et mères, dans nos foyers ne relève-t-il pas plutôt du don gratuit de soi?

Il n'en reste pas moins que ce travail est réel et doit trouver plus de considération dans la société: peut-être pas de la considération monétisée mais ​ne pourrait-on pas accorder plus reconnaissance sociale aux parents sous forme de véritable flexibilité dans leurs horaires de travail, en arrêtant les remarques désobligeantes à ceux qui osent quitter le bureau à 18h, ​en mettant en place un congé paternité digne de ce nom ou un congé parental à répartir entre les deux parents comme c'est le cas en Allemagne...​?

Un grand travail de changement des mentalités ​reste à fournir et ce mouvement des #CoronaElternRechnenAb a certainement le mérite de pointer du doigt des dysfonctionnements importants. À nous de participer au débat et d'apporter nos réponses au niveau européen!

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